Tu prends une photo de toi.
Avant même de regarder ton expression, la lumière ou ce que raconte l’image, ton regard se pose sur ce détail.
Ton ventre.
Ta peau.
Ton sourire.
La position de ton bras.
Et parfois, quelques secondes suffisent :
« Je n’aime pas cette photo. »
Pourtant, lorsque quelqu’un d’autre regarde exactement la même image, il peut y voir tout autre chose. Ton sourire, ton regard, ton énergie ou simplement un beau moment.
Pourquoi notre regard semble-t-il parfois chercher en priorité ce qui ne va pas ?
Une partie de la réponse se trouve dans le fonctionnement de notre cerveau.
Le biais de négativité :
Quand le négatif prend davantage de place
En psychologie, on parle de biais de négativité pour désigner notre tendance à accorder davantage d'attention et de poids aux informations négatives qu'aux informations positives.
Un commentaire désagréable peut ainsi rester dans notre tête alors que nous avons reçu plusieurs compliments dans la même journée.
Face à notre image, un mécanisme similaire peut entrer en jeu.
Imagine une photographie sur laquelle tu apprécies ta tenue, tes cheveux, ton regard et la lumière… mais où tu remarques un pli sur ton ventre.
Il est possible que ce seul détail prenne progressivement toute la place.
Tu ne regardes plus vraiment la photographie.
Tu regardes le pli.
Et ton cerveau finit presque par résumer l'ensemble de l'image à cette information qui te dérange.
Notre cerveau ne regarde pas une photographie comme un appareil photo
Nous avons tendance à penser que voir est un processus parfaitement objectif : une image est devant nous et notre cerveau enregistre simplement ce qu'elle contient.
En réalité, notre perception est sélective.
Notre attention est influencée par ce que nous connaissons déjà, ce que nous recherchons, nos expériences et les éléments auxquels nous accordons de l'importance.
C'est particulièrement intéressant lorsqu'il est question d'image de soi.
Si tu as passé des années à considérer ton ventre comme une partie de ton corps qu'il faudrait cacher, il n'est pas étonnant que ton attention soit particulièrement sensible à celui-ci lorsque tu regardes une photographie.
Tu sais exactement où regarder.
Et surtout, tu regardes ton image avec une histoire que personne d'autre ne possède.
« Je sais déjà ce que je n'aime pas chez moi »
C'est une phrase que j'entends régulièrement autour de la photographie.
Nous possédons parfois une véritable cartographie mentale de nos « défauts ».
Un profil que l'on préfère éviter.
Un bras que l'on place instinctivement derrière soi.
Un ventre que l'on rentre dès qu'un appareil apparaît.
Une manière précise de sourire.
À force de surveiller ces éléments, ils deviennent particulièrement faciles à repérer.
Cela ne signifie pas nécessairement qu'ils sont plus visibles.
Cela signifie surtout que notre attention a appris à les chercher.
Et plus nous répétons cette recherche, plus elle peut devenir automatique.
 
Les réseaux sociaux n'arrangent rien
 
Notre perception de nous-mêmes ne se construit évidemment pas uniquement dans notre cerveau.
Elle évolue aussi dans un environnement rempli d'images.
Nous sommes quotidiennement exposées à des corps sélectionnés, photographiés sous certains angles, éclairés, posés et parfois retouchés.
À force, certaines caractéristiques parfaitement ordinaires d'un corps peuvent nous sembler anormales simplement parce que nous les voyons peu représentées.
Les plis lorsque l'on s'assoit.
La cellulite.
Les différences de texture de peau.
Les asymétries.
Les variations du ventre selon la posture.
Notre regard apprend donc également à comparer.
 
Une photographie peut-elle changer ce regard ?
 
 
Une séance photo ne fait pas disparaître un complexe.
Et une belle photographie ne suffit pas nécessairement à modifier une relation au corps construite pendant des années.
En revanche, la photographie peut offrir une nouvelle information.
Celle d'un corps que l'on connaît par cœur photographié autrement.
D'un profil que l'on évitait et que l'on découvre dans une expression que l'on aime.
D'un ventre qui forme un pli et qui n'empêche absolument pas l'image d'être belle.
Ou simplement d'une photographie sur laquelle ce que nous pensions être « le détail que tout le monde allait voir » n'est finalement qu'un élément parmi beaucoup d'autres.
C'est aussi pour cette raison que je ne cherche pas systématiquement à cacher ou effacer chaque caractéristique du corps pendant mes séances.
Le but n'est pas de fabriquer une photographie dans laquelle ton complexe n'existe plus.
Il peut aussi être intéressant de découvrir qu'il peut exister sans prendre toute la place.
 
 
Réapprendre à regarder l'ensemble
 
La prochaine fois qu'une photographie de toi déclenche immédiatement un « je n'aime pas », essaie de ne pas la fermer tout de suite.
Observe où ton regard s'est posé en premier.
Puis oblige-le à continuer son chemin.
Quelle est ton expression ?
Que racontent tes mains ?
Quelle émotion se dégage de l'image ?
Qu'est-ce que tu apprécies dans cette photographie?
Et surtout : si cette personne n'était pas toi, la regarderais-tu de la même manière ?
L'objectif n'est pas de remplacer chaque pensée négative par une pensée positive.
Il s'agit plutôt de réintroduire de la nuance.
Parce qu'entre « je déteste mon ventre sur cette photo » et « je dois absolument aimer mon ventre sur cette photo », il existe une troisième possibilité :
« Mon ventre est là. Mais il y a tellement d'autres choses à regarder. »
Et parfois, changer son image de soi commence simplement ainsi : en apprenant à ne plus laisser un détail raconter toute l'histoire.
 
« Le négatif est plus puissant que le positif. »
 
 
— Roy F. Baumeister