Dans Chéri, Colette nous présente Léa, une femme qui embrasse la cinquantaine, belle, indépendante et habituée à être regardée et aimé des hommes. À ses côtés, Chéri, beaucoup plus jeune qu’elle, avec qui elle entretient depuis plusieurs années une relation amoureuse.
Mais derrière leur histoire, il y a une autre nuance, plus silencieuse qu'une histoire d'amour : le temps qui passe.
Léa observe son corps, son visage, les signes de l’âge qui la transforme face à ce jeune homme que le temps n'a pas encore rattrapé.
Très tôt, on associe la vieillesse à la perte : les rides, la couleur des cheveux, la tonicité, la forme, la beauté, la mémoire. On parle de prévenir les signes de l’âge, de les ralentir, de les corriger, parfois même de les combattre. « Faire plus jeune » devient un compliment. « Faire son âge », presque une remarque dont on ne sait jamais vraiment quoi faire.
Que se passe-t-il lorsque l’on a construit une partie de son identité autour de sa beauté et que l’on commence à avoir peur de la perdre ?
 
La beauté comme marque identitaire
Léa fait de sa beauté son identité. Pendant des années, le regard des hommes lui a renvoyé cette image d’elle-même. Elle considérait qu'on l'aimait pour sa beauté.
Alors lorsque son corps commence à changer, ce n’est pas seulement son apparence qui est bousculée. C’est aussi une partie de la femme qu’elle est.
C’est là que le vieillissement peut devenir particulièrement difficile : nous ne regardons pas seulement notre corps changer, nous devons parfois apprendre à nous définir autrement.
Nous pouvons construire notre identité autour de notre apparence sans même nous en rendre compte. Être « la jolie fille », celle qui paraît plus jeune que son âge, celle qui est mince, celle qui séduit, celle à qui l’on fait des compliments sur son physique…
Puis le corps évolue.
Demandez-vous : Perdre certains attributs de sa jeunesse signifie-t-il réellement perdre une partie de sa valeur ?
Être désirée et se sentir désirable
Il existe une différence entre être désirée et se sentir désirable.
La première dépend du regard de l’autre. La seconde touche davantage au regard que l’on porte sur soi, à notre rapport à notre corps, à notre sensualité et à la manière dont on choisit de l’habiter.
À force d’apprendre à mesurer notre beauté à travers les regards, les compliments ou l’attention que l’on reçoit, on peut finir par croire que notre capacité à nous sentir belle dépend de notre capacité à plaire.
Et le vieillissement vient parfois bousculer cet équilibre.
Si l’on me regarde moins, suis-je devenue moins belle ?
Si l’on me désire moins, suis-je devenue moins désirable ?
Une femme peut avoir passé une grande partie de sa vie à être regardée sans avoir conscience de la place que cela occupait dans son rapport à elle-même.
Et c'est là que Chéri est assez cruel : Colette ne nous raconte pas simplement une femme qui vieillit. Elle nous montre une femme qui prend conscience qu'elle vieillit, alors qu'une grande partie de son identité s'est précisément construite autour de ce que le temps menace de transformer.
Nous sommes des êtres sociaux. Notre image s’est aussi construite à travers les regards que nous avons reçus, les mots que l’on nous a adressés et la place que les autres nous ont donnée. Il serait donc presque artificiel de prétendre que leur regard ne compte pas.
Changer physiquement c'est aussi faire le deuil d'une certaine manière d'exister, de se connaître et de s'exprimer.
Accepter de vieillir, est-ce forcément aimer vieillir ?
Léa n’accueille pas le temps qui passe avec sérénité. Elle le regarde, le redoute parfois, tente de composer avec lui, comme elle peut.
Parce qu’accepter que son corps vieillisse ne signifie pas nécessairement aimer chacune de ses transformations. Le problème commence peut-être davantage lorsque ces changements deviennent une lutte permanente. Lorsque chaque nouveau signe du temps est vécu comme quelque chose qu’il faudrait immédiatement faire disparaître, ou lorsqu’on passe tellement de temps à chercher celle que l’on était que l’on ne regarde plus vraiment celle que l’on est devenue.
L’acceptation n’oblige pas à tout aimer.
Et c’est aussi ce que j’aime dans Léa : elle n’est pas là pour nous montrer comment « bien vieillir ». Elle montre plutôt tout ce que le temps peut venir questionner lorsque l’on commence à le voir sur soi. Vieillir implique aussi une forme de renoncement. Non pas à sa beauté ou à sa féminité, mais à l’idée que notre corps pourrait rester exactement le même toute notre vie.
La leçon ici serait possiblement de ne plus exiger de soi d’aimer chaque version de son corps, mais apprendre à ne pas abandonner celle que l’on est chaque fois qu’une nouvelle apparaît.
 
« Elle haussa les épaules, sévère à tout ce qu’elle n’aimait plus en elle. »
Colette
 
 
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Combien de versions de nous-mêmes avons-nous refusé d’apprécier sur le moment avant de les regretter plus tard ?
À 20 ans, on critique le corps que l’on regardera peut-être avec tendresse à 40. À 40, on regrette parfois celui de nos 20 ans tout en étant déjà sévère avec celui que l’on a aujourd’hui. Et ainsi, les années passent avec cette impression étrange que la beauté appartient toujours à une version précédente de nous-mêmes.
Témoignage maman - 56 ans.
 
Et si, plutôt que d’avoir peur de perdre notre beauté, nous apprenions à ne pas attendre de l’avoir perdue pour la reconnaître ?